Comment donner la confiance et montrer la faisabilité de la transition climatique vers le net zéro carbone auprès des organisations?

Le Climate Action Accelerator vise à mobiliser une masse critique d’organisations dans le domaine de l’aide, de la santé et de l’éducation pour réduire de moitié leur empreinte carbone d’ici 2030, sans avoir recours aux crédits de compensation. L’objectif de ces transformations est de montrer que l’action est réalisable, accessible et bénéfique, et que l’engagement vers un niveau d’émissions « net-zéro » est possible. Le plus important est certainement que ces organisations influenceront ensuite à leur tour d’autres acteurs dans leur écosystème pour accélérer la mise en œuvre des solutions climatiques et provoquer un effet domino à large échelle.

Pour permettre cette montée à bord des organisations et l’entraînement de leur écosystème, il existe, comme préalables au travail de réduction de l’empreinte carbone, plusieurs freins à lever pour les convaincre de leur rôle à jouer dans la limitation du stock de carbone dans l’atmosphère.

La prise de conscience climatique

La plupart des ONGs, institutions de santé ou universités ne sont pas hostiles à la décarbonation, au contraire. Elles ont souvent une conscience aigüe des enjeux climatiques mais peu mesurent encore à quel point les températures vont augmenter rapidement, que leurs missions pourraient être affectées voire menacées, et, pour le domaine de l’aide, qu’elles vont être en première ligne des catastrophes climatiques. Les populations les plus impactées par le changement climatique sont les populations du sud en Afrique subsaharienne, en Inde et au Bangladesh et en Amérique centrale, précisément celles auxquelles ces organisations apportent une aide.

Il existe un véritable paradoxe entre la disponibilité de l’information sur la nécessité impérieuse de décarboner, partout, et la bande passante des organisations qui ne l’ont souvent pas intégrée au niveau de leur stratégie et leurs pratiques. La plupart des organisations n’ont jamais eu de sensibilisation spécifique aux enjeux climatiques, en dehors de ce que les citoyens ont à disposition via les médias. Toute la vie connue tient dans une étroite bande d’une dizaine de kilomètres de large autour du globe terrestre, et nous sommes en train de déstabiliser méthodiquement son équilibre par l’injection de dizaines de milliards de tonnes de gaz à effet de serre et bien d’autres pratiques nocives. Aucune agence publique ne joue aujourd’hui le rôle de briefer les instances dirigeantes des organisations sur les risques concrets pour la société et la planète ainsi que pour leurs activités, alors que nous sommes déjà en situation d’urgence. En quoi cela les concerne et pourquoi elles doivent agir. C’est le premier constat : le manque d’appropriation des scénarios concrets qui nous attendent dans les 20 ans à venir, lesquels paraissent encore trop abstraits encore par rapport à leur mission principale. Le Climate Action Accelerator opère donc cette prise de conscience concrète auprès des organisations.

La plupart des organisations, lorsque la prise de conscience est intervenue, ont ensuite besoin d’une aide pour savoir par où commencer. Il y a un grand besoin d’appui opérationnel pour le passage à l’action. On ne situe plus dans le cadre d’une vague responsabilité sociale et environnementale, mais dans une nécessité de transformation radicale à entreprendre sur la décennie qui vient. Trop d’entreprises ou institutions se félicitent d’améliorations environnementales mises en place qui restent bien trop faibles par rapport à la trajectoire préconisée par la communauté scientifique pour atténuer la crise écologique et climatique. Quand les experts parlent de « transformation radicale », c’est bien d’un compte à rebours dont il s’agit pour mettre en œuvre des solutions basées sur l’état de nos connaissances scientifiques.

La responsabilité d’agir sur ce que l’on contrôle

La question de la responsabilité propre des organisations à agir sur elles-mêmes est incontournable. Traditionnellement, chaque acteur humanitaire se concentre sur son objectif d’assistance aux populations les plus vulnérables, son « cœur de métier ». Et pendant longtemps, ces organisations ont attendu des gouvernements, du monde de l’industrie, de la finance qu’ils prennent leurs responsabilités pour le climat.

Mais face à l’urgence, il est aujourd’hui devenu indispensable que tous les acteurs de la société prennent leur part d’exemplarité ; et plus encore ceux qui sont en première ligne sur les impacts humains. Il n’est pas toujours encore évident pour les dirigeants des organisations de prendre conscience de ce rôle à jouer. Ils estiment encore souvent qu’ils ne représentent presque rien dans les émissions en comparaison d’autres secteurs ou à l’échelle du monde, ce qui d’ailleurs est parfois faux. Avec 5% des émissions mondiales, le secteur de la santé émet ainsi deux fois plus que l’aviation. Il devient donc absolument impératif de sortir de ces réflexes et de ramener les responsabilités sur ce qui est sous le contrôle direct de chacune de ces organisations, dépend d’elles et sur quoi elles ont une maîtrise. Car aujourd’hui, toutes les organisations collectives de la société peuvent baisser assez considérablement leurs émissions sans attendre la mise en place des politiques qui les obligeront.

D’une façon générale, en cohérence avec l’Accord de Paris sur le climat, la trajectoire à suivre est d’arriver au plus près de « zéro émissions carbone », en commençant par une cible intermédiaire en 2025 puis d’au moins 50% d’ici 2030. Ainsi, quel que soit leur volume d’émissions au départ, les organisations collectives ont un rôle à jouer, sur elles-mêmes d’abord mais aussi pour leur capacité d’influence sur les autres – parfois considérable. Il faut avoir conscience de ce capital d’exemplarité, de réseau et d’impact. Les professions du soin bénéficient d’un niveau élevé de confiance sociale et les hôpitaux sont en général les premiers employeurs d’un territoire, devant les entreprises. Rappeler l’état des lieux et les responsabilités à agir est le moteur du passage à l’action.

La faisabilité

Lorsque les organisations ont intégré qu’elles ont un rôle à jouer, reste à leur faire prendre conscience que ces changements sont réalisables et que les solutions envisageables ne les empêcheront pas de mener à bien leur mission première : soigner pour les hôpitaux, assister les personnes en danger pour les ONG humanitaires, former et établir de nouvelles connaissances pour les universités et centres de recherche. Il est impératif de leur démontrer que les mesures identifiables respectent un principe d’ancrage dans leur mission sociale, qu’elles peuvent renforcer leurs activités en faisant différemment, et qu’il y a beaucoup de bénéfices associés à cette transformation.

Avant même l’examen des solutions, il faut donner confiance dans la possibilité. Un exemple bien choisi est souvent plus convaincant que bien des argumentaires savamment construits, car il emporte d’emblée l’intérêt et l’adhésion. Le fait que le National Health Service du Royaume-Uni ait déjà réduit ses émissions directes de 65% sur les 15 dernières années, et de plus de 20% ses émissions liées à la chaine d’approvisionnement, sans avoir recours à de la compensation carbone, montre la voie à suivre vers le net zéro à l’horizon 2040. Si le plus grand service public de santé au monde, avec ses services de soins intensifs, de cancérologie et chirurgie, y arrive et adopte une stratégie de transformation radicale, pourquoi d’autres n’y arriveraient pas aussi ?

Que ce soit en matière d’achats, de transport, d’énergie, de bâtiments ou de déchets, de nombreuses solutions pratiques sont documentées et déployables à court ou moyen terme. Une fois que l’on concentre son énergie sur le comment, le chemin se construit en combinant intelligence collective et expertises externes.

L’approche stratégique

Malgré l’ampleur planétaire de la crise écologique et son urgence, notre société reste encore réticente à consacrer un véritable budget à cet enjeu. Et dans l’esprit des dirigeants d’organisations, consacrer des moyens à la transformation radicale nécessaire ne va pas toujours de soi. Il y a souvent une sorte de décalage entre l’appropriation des enjeux, la compréhension que des ajustements sont possibles et la consécration de ressources financières dédiées. Beaucoup questionnent encore le fait de d’allouer des ressources – mêmes minimes – à l’enjeu climatique, alors que ce questionnement n’existe pas sur d’autres types de transformation (la digitalisation, l’intégration de nouvelles normes comptables…).

Pourtant, le budget consacré à cet enjeu s’apparente bien plus à des investissements qu’à des coûts. Nos premiers travaux avec des partenaires tendent à indiquer des coûts plus modestes que l’on pense a priori, souvent une neutralité financière voire des économies. Un renversement complet de perception doit se faire, il faut résolument déconstruire le mythe d’une transformation inabordable. Ce n’est pas ce que constatent les organisations d’avant-garde qui se confrontent à la réalité du défi.

Au sein des organisations, l’approche de l’empreinte environnementale et carbone se fait encore majoritairement à partir d’un angle technique et non stratégique. Les chargés de durabilité n’ont pas l’attention dont ils ont besoin et leur travail est perçu comme un dossier technique ou logistique comme un autre, bien que nous soyons face à une crise sans précédent pour l’humanité qui s’aggrave chaque jour.

Toute l’approche du Climate Action Accelerator consiste au contraire de commencer par l’engagement stratégique avant de poser la question de savoir comment y arriver. En effet, en partant de la technique, on observe souvent des objectifs ramenés au plus bas car ils sont fixés en fonction de ce que l’on fait ou sait déjà, de façon à ne pas trop bousculer les politiques et modèles opérationnels anciens. Mais toutes les grandes organisations qui ont réussi ou sont en voie de réussir leur décarbonation sont parties d’une prise de décision politique courageuse en se fixant une cible fondée sur le consensus scientifique puis en alignant ensuite leur méthode sur l’objectif ainsi défini. Il faut donc sortir d’un certain conservatisme qui vise à commencer par la technique et faire désormais prévaloir l’objectif, qui déterminera ensuite les techniques et moyens à employer.

Toutes les solutions ne sont d’ailleurs pas technologiques ou de l’ordre du comportement individuel, contrairement à ce que l’on pense parfois. Pour les organisations de service (à la différence des industries manufacturières ou de l’agriculture), la plupart des solutions relève plutôt de politiques internes (critères d’achats et localisation pour la chaîne d’approvisionnement, déplacements professionnels et trajets domicile travail, efficience énergétique des bâtiments et des matériels choisis). Si l’innovation technologique est indispensable à terme pour atteindre zéro émission, les solutions éprouvées et les changements de politiques à l’origine des comportements collectifs sont la clé de la décarbonation réussie d’ici 2030. Tout faire reposer sur des innovations hypothétiques serait se condamner et réfuter sa propre responsabilité à agir.

Le changement de paradigme a lieu lorsque l’organisation est prête à signer une lettre d’intention qui précède un accord formel de collaboration avec le Climate Action Accelerator. Cette lettre d’intention comporte 4 engagements simples qui ont le mérite de la clarté, de la détermination et de l’intégrité :

  • réduire ses émissions d’au moins 50% d’ici 2030 sans avoir recours à des crédits de compensation (la voie des ‘réductions absolues’),
  • mesurer régulièrement l’ensemble de ses émissions directes et indirectes et être transparent avec le public sur les résultats atteints,
  • contribuer et recevoir, au sein d’une communauté de pratique en open source,
  • réaliser des efforts pour entraîner des pairs à bord au sein de son écosytème.

A partir de là, s’enclenche le travail de collaboration pour la conception des feuilles de route, la définition des trajectoires adaptées à l’organisation et l’implémentation pratique des actions.

Bruno Jochum, Fondateur du Climate Action Accelerator et ancien Directeur-Général de Médecins Sans Frontières.

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